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Santé Tai Chi

Orbite microcomisque: réalité ou fiction ?

Elément plutôt central dans la théorie des méridiens, l’orbite microcosmique fait « circuler » l’énergie (qi) dans le corps. En quoi cela vous concerne-t-il dans votre pratique du tai chi chuan ?

L’orbite microcosmique, c’est quoi ?

Voici une définition type que l’on peut retrouver:

L’orbite microcosmique est une pratique de méditation taoïste et de qigong visant à faire circuler l’énergie vitale (Qi) dans un circuit le long de la colonne vertébrale (vaisseau Gouverneur, Du Mai) et à l’avant du corps (vaisseau Conception, Ren Mai), de bas en haut et vice-versa, pour équilibrer le corps, calmer l’esprit et harmoniser les énergies Yin et Yang, souvent comparée à une circulation énergétique humaine à l’échelle du corps.

Et ici une illustration montrant les différents points impliqués dans l’orbitre microcosmique.

Circulez, y’a rien à voir

J’ai lu et vu et écouté toutes sortes de choses à propos de l’orbitre microcosmique.

Par exemple, Damo Mitchell (dont je vous ai déjà parlé ici) en propose un tutoriel en 14 parties soit environ 10 heures (!!!) de vidéo. De toute évidence, certaines personnes ont beaucoup à dire à ce sujet.

Mantak Chia écrit aussi abondamment à ce sujet, pour y consacrer des livres entiers comme par exemple « Healing Light of the Tao »… nous reviendrons à ces livres plus tard.

Généralement, quand vous entendez parler d’orbite microcosmique, il y a l’idée d’apprendre à faire « circuler » l’énergie par le pouvoir de l’intention le long de celle-ci, de point en point, par le biais de la méditation. Si je ne trouve pas inintéressant d’apprendre à identifier les tensions/blocages dans certaines zones clés du corps, je ne suis pas un grand fan du discours de « faire circuler » volontairement l’énergie. Tous ces discours sont souvent lourdement chargés en terme ésotériques/énergétiques, donnant à cette pratique un côté quasi « mystique » ou alchimique (d’ailleurs, c’est une pratique souvent reprise dans l’alchimie taoïste). Mais à mes yeux, comme dans l’alchimie occidentale, il ne s’agit jamais de littéralement « transformer le plomb en or » ou « remplir le champ de cinabre ».

On parle aussi souvent, lié à l’orbite microcosmique, de l’orbite macrocosmique, qui implique d’agrandir la circulation aux membres (bras & jambes), typiquement vers les points yong quan et lao gong. Une sorte de « super » orbite, mais qui, à mes yeux, est en réalité techniquement assez différente (il ne faut pas « juste » agrandir le circuit).

J’avoue avoir longtemps hésité à écrire tant le sujet est à la fois complexe (longs tutos, livres…) et, quelque part, polémique. Je ne suis pas moi-même expert en qi gong, et du coup, oser déconstruire ce que racontent des maîtres connus, et bien… pas facile. On se lance ?

Et donc, concrètement ?

Assez étonnament, on retrouve la mention de l’orbite microcosmique dans les textes de Sun Lutang (voir: « Hidden Energy »). Si on déconstruit ce qu’il raconte, on arrive finalement à une compréhension assez proche de ce que nous décrit Mike Sigman par ailleurs. Reprenons concrètement chaque bloc et voyons comment on peut aboutir à une meilleure compréhension de ce qu’est l’orbite micro&macro cosmique.

Vous aurez pu voir dans le diagramme en début d’article les points concernés par l’orbite microcosmique. On se rend rapidement compte que les zones autour de ces points sont clés pour des éléments de posture ainsi que pour construire notre axe suspendu en tai chi. Plutôt que de « visualiser » l’orbite, je vous propose, au contraire, d’essayer de la « construire », notamment grâce à votre pratique. Ici, je parle d’une réalité fonctionnelle et perceptive, pas d’un mécanisme mesurable au sens biomédical strict:

  1. La base est plutôt simple et est acquise automatiquement en suivant les principes du tai chi ou du zhan zhuang: votre corps est aligné le long d’un axe, la tête suspendue à un fil (bai hui), le coccyx relâché et tiré naturellement par la gravité. N’oubliez pas de placer la pointe de la langue sur la papille palatine (voir le lien pour plus de précisions).
  2. Respirez profondément. Le diaphragme descend, le périnée (hui yin) reste légèrement actif (attention, pas de tensions inutiles ni de contraction forcée!).
  3. Relâchez progressivement votre visage, machoires, gorge et poitrine (« le vaisseau conception ») comme si de l’eau coulait le long de l’avant de votre corps (image mentale pour aider), soyez « song » .
  4. Si l’avant du corps est relâché, la « pression » (non forcée) construite dans le dan tian (via la respiration) remonte le long de la colonne détendue durant l’étape 1 (« vaisseau gouverneur »). Vous « remplissez le dos » (voir principe de Yang Cheng Fu). On notera l’importance de l’engagement léger du plancher pelvien et de la position relâchée du sacrum qui agit un peu donc comme une « pompe ». Certains chercheurs explorent aujourd’hui les interactions entre respiration, posture et dynamiques internes comme le liquide cérébrospinal, mais nous sommes encore loin de pouvoir établir un lien direct et volontaire tel qu’il est parfois suggéré dans les discours énergétiques. De manière générale, je vois ça comme faire de la « cardio » pour le système parasympathique.

Notez que le processus peut être long. Exit donc l’idée de “faire circuler l’énergie” le long des méridiens à chaque respiration. Dans la pratique, il faut souvent 15 à 20 minutes pour que le corps se relâche vraiment et que les conditions soient réunies.1 Cette durée correspond d’ailleurs à votre pratique de la forme longue, un avantage conséquent par rapport à la pratique des formes courtes (ou alors, il faut les faire en boucle!). Ce n’est pas pour rien que l’on dit souvent que la forme fait « circuler » l’énergie, exactement comme l’orbite microcosmique.

Plus loin: l’orbite macrocosmique

Bien souvent, l’orbite macrocosmique est décrite comme « simplement » étendre la circulation à l’extrémité des mains (lao gong) et des pieds (yong quan). Mais pour en revenir à ce que nous dit Sun Lutang, celui-ci nous dit qu’avec la respiration macrocosmique, « l’énergie s’étend dans toutes les directions »… cela vous rappelle quelque chose ? Et oui, c’est bien de Peng que nous parlons. Il n’est pas vraiment possible de connecter le haut et le bas sans faire appel à la force unifiée du corps, et celle-ci se manifeste par la présence expansive de Peng. C’est « la force cachée » dont Sun Lutang nous parle.

Voici les étapes concrètes:

  1. Etablir l’orbite microcosmique (tête suspendue, respiration ancrée, sacrum relâché, etc.).
  2. Pour connecter le tronc et les mains, vos épaules doivent être relâchées (image de l’écureuil volant : vos coudes sont connectés à votre tronc).
  3. Pour connecter le tronc et les pieds, vous devez vous « asseoir » dans les kuas (pratique cette image de s’asseoir sur une chaise imaginaire).
  4. A l’inspiration, vous construisez une pression interne (« concentrez l’énergie dans le dan tian » dans le jargon)… attention à ne pas « crisper » pour arriver à cet état. A l’expiration, prolongez la sensation d’étirement externe (comme si tout le corps s’étirait ou l’air sortait par les pores de la peau… à nouveau, c’est juste une image pour aider ce qui se passe réellement physiquement).
  5. L’intention atteint les bouts des doigts et des orteils. Vous pouvez imaginer comme des fils attachés qui les étirent (un peu comme l’histoire du « fil qui retient le sommet de la tête »). Restez détendus mais présents! Imaginez une résistance imaginaire comme si vous étiez dans de l’eau ou, même mieux, un liquide visqueux.

Bonus : si vous avez bien lu les étapes sur l’inspiration et l’expiration, c’est exactement ce que l’on fait avec les pratiques du type qi gong de la moëlle osseuse. Deux qi gong pour le prix d’un !

En résumé: l’orbite microcosmique organise principalement l’axe et la continuité interne ; l’orbite macrocosmique manifeste cette organisation dans l’espace, via la structure unifiée et expansive du corps.

Initialement, quand j’ai lu les livres sur l’orbite microcosmique je pensais que c’était une pratique que je devais faire « en plus ». En réalité, plus le temps passe, plus je me dis que tout cela est déjà présent dans le tai chi chuan. Il suffit de pratiquer correctement. Bien entendu je pense qu’il y a des choses à creuser spécifiquement dans les qi gong dédiés à ces pratiques (orbite microcosmique, moëlle osseuse, veste de fer…), mais tout cela n’est peut-être, finalement, pas si éloigné de ce que vous faites déjà.

Jing jing

Je vous avais promis de revenir à Mantak Chia, et nous y voici. Maintenant que je vous ai présenté ma vision, nous devons parler d’un point important car souvent mentionné. Ce point de l’article concerne surtout mes lecteurs masculins, mais évidemment j’invite mon lectorat féminin à poursuivre la lecture pour pouvoir partager le savoir autour d’elles 🙂

Il n’est pas rare quand l’on parle de l’orbite microcosmique de parler aussi de « l’énergie sexuelle ». C’est d’ailleurs franchement un fond de commerce presque « culte » chez Mantak Chia (mais aussi dans d’autres livres de qi gong).

En gros, on vous dit ceci: l’homme doit préserver sa semence (ne pas éjaculer) pour préserver sa force vitale (jing) et la faire circuler dans l’orbite microcosmique (il existe des variantes, mais je pense bien résumer le fond du discours).

Alors… comment dire. Cette conception des choses pose, à mes yeux, plusieurs problèmes :

  • Elle peut encourager une abstinence rigide ou aveugle, avec l’idée sous-jacente qu’il serait possible « d’accumuler » de l’énergie comme une réserve de puissance interne. Ce n’est pas tel quel ce que prône Mantak Chia, mais ce raccourci se fait parfois.
  • Le langage traditionnel autour du jing est symbolique et fonctionnel. Il ne décrit ni une substance mesurable ni une énergie que l’on pourrait stocker ou déplacer volontairement comme un fluide.
  • Une sexualité « normale » et adaptée à l’âge fait partie d’une hygiène de vie saine. Rien n’indique qu’une rétention systématique soit nécessaire, ni même souhaitable, pour progresser en tai chi chuan ou en qi gong.
  • Une retenue forcée peut au contraire générer tension, agitation ou fixation mentale. Ce type de stress peut être interprété à tort comme « avoir beaucoup d’énergie », alors qu’il s’agit surtout d’un état de déséquilibre du système nerveux.
  • Il est vrai que certaines variations dans l’activité sexuelle peuvent modifier temporairement l’état interne, la disponibilité ou la perception corporelle. Mais ces effets sont contextuels et ne correspondent pas à une accumulation durable de jing.

En pratique, la question essentielle n’est donc pas : « comment conserver ou faire circuler mon énergie sexuelle ? » mais plutôt : mon mode de vie et ma pratique me permettent-ils d’être détendu, stable, présent et confortable ?

Si une méthode génère du stress, de la contrainte ou une obsession du contrôle, elle s’éloigne déjà de l’esprit du taoïsme comme de celui du tai chi chuan.

Le jing n’est pas un trésor à thésauriser, mais une qualité globale de vitalité qui se manifeste naturellement lorsque le corps est bien organisé, l’esprit calme et la pratique sincère.


Et voici donc pour ma vision de l’orbite micro & macro cosmique que l’on pourrait en réalité renommer « circulation axiale et expansive » si l’on veut être moins mystique. Cette approche est sciemment intégrée à ma pratique du tai chi chuan mais honnêtement je ne pense pas que l’on perd grand chose par rapport à la complexité que je considère comme inutile introduite par des discours trop ésotériques. Les taoïstes ont toujours proné la simplicité et le naturel, redécouvrir ce qui nous est inné, pas « créer » des couches artificielles ou forcer des logiques sur notre corps… et cela ne nécessite pas nécessairement 10 heures à expliquer (même si, forcément, dans cet article, je coupe pour garder l’essentiel des idées, tout cela mériterait d’être affiné).

Si jamais parmis les visiteurs du blog certains ont des expériences différentes sur l’orbite microcosmique, n’hésitez pas à laisser un commentaire je serais ravi de vous lire!

  1. Pourquoi 15/20 minutes ? Imaginons que vous démarrez de 0 et que vous êtes un peu stressé de votre quotidien. Se plonger dans la posture et « arrêter de faire » prend déjà bien 5 minutes. Relâcher les tensions se fait souvent ensuite par vague (environ 10 minutes). Ensuite, la « vraie » pratique commence. Le corps a une certaine inertie et ne « change » pas en quelques instants. Bien évidemment, cela va, au final, dépendre de chacun : un pratique expérimenté arrivera probablement à « rentrer dedans » plus vite. ↩︎

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