Le rôle de la lenteur

Le rôle de la lenteur

Une caractéristique bien connue du tai chi est la lenteur des mouvements. Il est pourtant légitime de se demander pourquoi un art martial pourrait décider de pratiquer ses gestes lentement. Petit détour par une lecture récente du livre Attention et performance écrit par Christian Courraud.

Et encore, vous ne voyez pas l’intérieur j’ai tout stabiloté!

De la lenteur dans un monde rapide

Etrangement, la lenteur est parfois associée à un « défaut ». « Cette personne travaille vraiment trop lentement ». « Tiens, il est en retard ». « Pfff… il faut rouler au ralenti dans ces travaux ». Du coup, pour un art martial comme le tai chi chuan, travailler lentement peut facilement être tourné au ridicule. « C’est ça, ce sera très pratique pour me défendre ». Bon… déjà, brisons un mythe: utilisé de façon martiale, le tai chi s’utilise bien sûr à vitesse réelle. Il y a d’ailleurs toute une partie de l’entraînement dédié à ça. Mais par contre, il est aussi évident que la lenteur a parfois du bon…. les amateurs de restos slow food et de longs massages auront bien compris que ce n’est pas dans la rapidité que se trouve le plaisir.

Un vrai outil de rééducation

Il est évident qu’une rééducation proprioceptive ou sensorimotrice ne peut se passer de la lenteur. Un mouvement exécuté lentement est par nature beaucoup plus « proprioceptif » qu’un mouvement rapidement produit.

En effet, le tai chi chuan c’est un art du mouvement. Et notre appareil locomoteur, il fonctionne un peu par essais et erreurs. Bref, il est parfois franchement approximatif. La meilleure façon de réapprendre ou approfondir un geste, c’est de le faire lentement, en conscience.

Tout mouvement lent autorise des compensations. […] En effectuant des exercices dans la lenteur, le patient a le temps de modifier et de réajuster qualitativement, durant tout le trajet, l’orientation de son geste.

Notre cerveau quant à lui a du mal à assimiler ce qui se passe vite. La lenteur donne un espace de discussion entre notre corps et notre esprit. La lenteur se prête également particulièrement bien au travail de certains types de tissus musculaires, qui réagissent différemment à des mouvements lents ou rapides. En effet, le corps se comporte de manière générale comme une matière visco-elastique, c’est à dire que plus la déformation se fait lentement, plus l’étirement peu être important sans déclencher les résistances de sécurité dans notre corps.

Mais parfois, lent, c’est trop lent

La lenteur […] peut aussi s’avérer l’ennemi de la prise de conscience. En effet, lors du mouvement lent, le contrôle conscient du geste est rendu possible. Le sujet a le temps de prendre en otage son mouvement avec des conséquences néfastes sur l’habilité motrice et la performance.

C’est la « paralysie par analyse ». C’est difficile de décrire le juste milieu entre une attention pleine et non orientée et un esprit qui au contraire, prend en otage le corps qui l’héberge. Très souvent, les maîtres font référence au principe de lâcher-prise, de conscience, de non-agir cher au taoïsme. C’est cela qui doit guider notre intention pour qu’elle soutienne le mouvement. Et puis parfois, c’est bien aussi d’essayer de voir ce que donnerait le geste à vitesse réelle, pour sentir la dynamique. A trop décomposer le geste, on perd parfois de vue l’ensemble.

Notons également que tout mouvement réalisé les yeux ouverts, mais dont la trajectoire sort du champ visuel, peut donner lieu à une perception interne plus intense. Il est donc pertinent même lorsque les yeux sont ouverts de demander au sujet d’essayer de ressentir les mouvements qui se font hors du champ visuel.

En parlant de conscience du geste justement, parlons de nos sens. Nos cinq sens sont souvent dominés par la vision. Pour travailler la perception interne du geste, c’est important de faire passer celle-ci au second plan (c’est pour ça que je ne suis pas un grand fan des formes qui suivent les mouvements des mains avec les yeux). En même temps, le tai chi est un art martial et ce serait donc franchement étrange de pratiquer les yeux fermés. Un bon compromis, d’après moi, et de se concentrer sur la vision périphérique. D’un part, celle-ci étant relié plutôt au système nerveux autonomes, ce type de regard aide à se poser et se détendre. D’autre part, même d’un point de vue martial, se focaliser sur un objet en particulier (un coup de poing qui vous arrive dans la figure par exemple), peut parfois conduire à « stresser » et réagir face à cette menace précise (mais c’est typiquement ce type de réaction qui est utilisé pour faire des feintes).

La lenteur, une composante importante

Honnêtement, il peut nous arriver de perdre de vue l’importance de la lenteur. D’avoir envie de pratiquer vite, de changer de rythme. Bien souvent, pratiquer la forme lentement et régulièrement requiert une discipline particulière qui est très enrichissante. Plus que cela, prendre conscience du rôle de la lenteur dans votre pratique va vous pousser à aller plus loin, de mieux percevoir votre pratique.

En conclusion la lenteur est le préalable nécessaire à la prise de conscience du mouvement, un sujet que je vais également explorer dans un prochain article car il y a également plusieurs beaux chapitres dédiés à ce sujet dans le livre.

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