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Les 13 principes de la famille Yang

Une nouvelle lecture pour démarrer l’année, celle de « The Yang Family Thirteen Principles » par Robert D Boyd, second disciple de Ip Tai Tak, premier disciple de Yang Sau Chung. Un guide pratique pour mieux comprendre la biomécanique et les aspects énergétiques et martiaux du tai chi chuan de la famille Yang.

Ecrit en 2019, ce livre fait suite au livre au sujet du « snake style » écrit en 2012 par Robert Boyd. Si vous ne savez pas ce qu’est le snake style, et bien c’est plutôt normal, car Robert Boyd est le seul à utiliser ce terme et nous dit que c’est le « vrai tai chi » de la famille Yang. Que l’on approuve ou pas l’existence d’un style secret ou pas, il est certain qu’il y a certaines recettes « familiales » qui ne sont partagées qu’au sein de la famille ou, en tout cas, auprès des plus proches disciples.

Assez étonnament, Robert Boyd nous dit ici qu’il n’y a pas vraiment de « secret », mais qu’en réalité, tout tient dans les 13 principes qu’il décrit dans le livre, d’ailleurs assez court (il tient en 79 pages écrit plutôt grand). Chaque principe est décrit avec quelques illustrations (assez génériques) et termine par des recommendations sur les erreurs courantes (« do not do this or that »), qui sont souvent plutôt pertinentes. Voici la liste des principes:

Les 13 principes

Je vous les garde en anglais pour éviter tout problème de traduction. Evidemment ces principes sont détaillés dans le livre (c’est d’ailleurs tout son intérêt), ceci vous permet néanmoins de voir les sujets abordés:

  1. Set the shoulders by gently drawing the scapulae inward and downward. Loosen and suspend the shoulder and elbow joints. You must stricly maintain this posture while practicing tai chi.
  2. Contract the chest and expand the back ribs while drawing up the spine in the area between the scapulae. This action is commonly known as « hollowing the chest to raise the back ».
  3. Allow the lumber vertebrae, sacrum and coccyx to naturally descend by releasing all tension from the lower back and buttocks. This action is commonly known as « loosen the waist ».
  4. Setting the shoulders and drawing up the thoracic spine elongates the cervical vertebrae, allowing the head to rise. This is sometimes reffered to as « keeping the head upright ».
  5. Draw the Dan Tien inward by raising the back and lossening the lower spine. The Dan Tien must be kept activated throughout tai chi practice. This is sometimes referred to as « keeping the energy in the Dan Tian ».
  6. Shift the center of gravity by moving the bodyweight across the standing centerline, whether moving forward, backward or sideward.
  7. Maintain a clear distinction between the full leg and the empty leg, and the active kua and the passive kua.
  8. Loosening and elongating the lower spine while raising the back creates suction at the bottom of the foot, activating the Yong Quan meridian. This is known as « rooting » or keeping the body in balance.
  9. Setting the shoulders, raising the back and loosening the lower spine unifies the upper and lower body, creating an internal dynamic core. This is sometimes referred to as « unifying the upper and lower ».
  10. Release tension from all muscles and connective tissue surrounding the internal dynamic core, thereby creating a balanced state of Yin and Yang in the body. This is « action within inaction ».
  11. Raising the back and activating the Dan Tian draws energy from the ground to the thoracic spine where it is stored, creating a potential force that can be expresssed in the hands through focused martial intention. This is « action, energy, and idea in harmony ».
  12. Action is created through intention, without force from the joints, allowing power to flow naturally in the body. This is sometimes referred to as « using idea instead of force ».
  13. All movements should be slow, continuous, seamless, and as rhythmic as the ticking of a clock.

Quelques remarques sur ces principes

De manière généralement, ces 13 principes sont de bons repères pour la pratique, mais il faut les prendre avec quelques pincettes (ou même, de grosses pinces dans certains cas, lisez plus bas)…

J’ai trouvé particulier l’effort d’utilisation de termes biomécaniques mais malgré tout de garder des termes d’énergétique chinoise par ailleurs. Je trouve ça bien d’essayer de clarifier des principes parfois phrasés autrement (this is referred to as…), même si parfois je ne suis pas sûr que j’aurais nécessairement la même interprétation de ces principes. Par exemple « l’immobilité dans le mouvement » (action within inaction) ne me semble pas franchement lié au fait de relâcher la tension dans les muscles (sung) ou même créer un état équilibré de « yin et yang dans le corps » (quoi que cela veuille dire). Mais évidemment, c’est bien là le problème avec les principes vagues: chacun peut les comprendre à sa façon.

Par ailleurs je trouve que certains choix de traduction sont plutôt particuliers. Dans le principe 12, pourquoi parler de « using idea » plutôt que du yi. Ou même traduire cela « idea » plutôt que « intent » ?

Interpréter les principes

J’ai apprécié l’honnêteté dont fait preuve Robert Boyd à propos de son évolution et sa compréhension des principes. Je pense qu’il met bien en exergue le risque auquel nous sommes tous confrontés de « croire comprendre » un principe souvent trop obscur ou mal expliqué (merci le jargon…) ce qui peut nous pousser à pratiquer incorrectement. Il parle par exemple du principe de « ‘creuser’ la poitrine » dans la section consacrée au 2e principe:

Au début de mon entraînement, j’ai lu quelque chose à propos du « creuser la poitrine » et j’ai pensé à tort que cela signifiait enfoncer ma poitrine et baisser les épaules vers l’avant. Au fil du temps, cela m’a causé des blessures […].

Page 16

Il décrit plus en détail la transformation de sa compréhension vers la fin du livre:

Au début, je me suis concentré sur le franchissement de la ligne médiane et le soulèvement des psoas (kua). Ensuite, je me suis efforcé de redresser le dos. Au début, les deux ne se connectaient pas. J’ai travaillé à détendre le bas du dos en « éliminant » le fait de « rentrer » le coccyx. J’ai dû réaligner mes épaules après des années à les tirer vers le bas de force, et j’ai arrêté de courber le dos. […] et j’ai commencé à ressentir l’unification dynamique de mon corps interne […].

Pages 78-79

Cela nous montre bien qu’au delà des « listes » de principes, c’est avant tout une compréhension profonde des principes et de notre fonctionnement interne et propre qui va guider notre progrès. Soyez très très prudents lorsque vous lisez des conseils ou des phrases toutes faites, même prononcées par des maîtres reconnus: parfois, ils se trompent ou ne font pas ce qu’ils disent (même s’ils ne s’en rendent pas comptent). Ou parfois, ils se font plus de tort que de bien (#maitreaveclesgenouxenmiettes).

Un exemple de problème

Je ne vais pas m’amuser à critiquer pour le plaisir, mais prenons comme cas d’école les principes 1 & 2:

Positionnez les épaules en tirant doucement les omoplates vers l’intérieur et vers le bas. Détendez et relâchez les articulations des épaules et des coudes. Vous devez strictement maintenir cette posture pendant la pratique du tai-chi.

Je suis ravis que Robert Boyd parle ici du rôle critique des omoplates (plutôt que des « épaules » qui n’ont, en réalité, pas beaucoup d’importance). Néanmoins, je serais très prudent à l’idée de ramener (même doucement) vers l’intérieur et vers le bas (vers la colonne, donc) et de la « maintenir strictement » (ce qui peut rendre rigide, donc…). En réalité, je pense qu’il faut plutôt faire l’inverse: les omoplates vont glisser vers l’extérieur, ce qui va « arrondir le dos » (round the back) et connecter les bras aux muscles profonds du dos. Il semblerait dans le cas de Robert Boyd qu’il ait trop longtemps arrondi les épaules (pas les omoplates) et qu’il ait confondu le fait de garder les épaules en place avec le fait de ramener les omoplates vers l’arrière… en tout cas, c’est ce qu’il me semblerait, à vue de nez là comme ça…

Contractez la poitrine et élargissez les côtes dorsales tout en redressant la colonne vertébrale dans la zone située entre les omoplates. Ce mouvement est communément appelé « creuser la poitrine pour redresser le dos ».

Que dire du mot « contractez » qui paraît complètement à l’opposé de ce que l’on doit faire en tai chi, ou des terminologies trop spécifiques (les côtes dorsales, vraiment? on ne pouvait pas juste dire « arrondir/élargir le dos » ?).

De manière générale, « redresser » la colonne vertébrale ne se fait pas via une action musculaire active, mais simplement par un tonus lié à l’étirement de la colonne (suspendre la tête par un fil… et non pas via l’action de l’épaule, comme prétendu dans le principe 4).

Prenons un autre exemple : le principe 5.

Attirez le Dan Tien vers l’intérieur en soulevant le dos et en relâchant le bas de la colonne vertébrale. Le Dan Tien doit rester activé tout au long de la pratique du tai-chi. On parle parfois de « garder l’énergie dans le Dan Tian ».

On est d’accord que « garder l’énergie dans le dan tian » ça ne dit pas grand chose… mais je ne suis pas sûr que le principe « amélioré » par Robert Boyd soit vraiment d’une grande aide ici. Déjà, il faudrait être sûr de ce que veut dire « rentrer le dan tian » (le dan tian en tant que zone ? que point d’acupuncture ?). De plus, à mon sens, le dan tian a plutôt tendance à être dynamique, à se dilater et se contracter selon les mouvements… du coup, le garder « rentré » pendant toute la pratique ? Pas sûr! Par contre, est-ce que l’on garde une forme « d’intention » qui ancre le dan tian, alors ça oui. A nouveau, c’est une question de compréhension, mais je ne sais pas si la formulation de ce principe est vraiment heureuse…

Je pourrais continuer la critique (le kua passif? l’imprécision de « activer yong quan » ? le « noyau interne dynamique » ? stocker l’énergie dans la cage thoracique ?)… mais vous aurez compris, cela demanderait plus qu’un simple article 🙂

Cela ne veut pas dire que le livre est mauvais (les explications des principes sont meilleures que les formulations qu’il en fait… mais encore, à nouveau, à lire avec un esprit averti)… mais cela me laisse quand même assez perplexe au final. On parle quand même du second disciple du premier disciple de Yang Sau Chung. Il n’y a même pas l’excuse de la barrière de la langue : il écrit dans sa langue natale.

Du coup, pour l’aspect pratique et concret, on repassera, car il est impossible d’utiliser ce livre sans un accompagnement précis à côté. Seuls les pratiquants experimentés pourront y piocher des pistes de réflexion, à ne pas appliquer aveuglement.

En tout cas, ce n’est pas ce livre qui va me réconcilier avec les livres sur le tai chi

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