La dernière interview de Fu Zhong Wen

La dernière interview de Fu Zhong Wen

Deux mois avant sa mort, le Grand Maître Fu Zhong Wen a donné une interview pour un journal américain. Cela se passe le 24 septembre 1994 à Shanghai lors du tournoi international Kuoshu. Vous pouvez télécharger ici l’interview complète (en anglais), je vous en livre ici les éléments que je trouve le plus intéressant.

Fu Zhong Wen - Parer du bras gauche
Fu Zhong Wen – Parer du bras gauche

Yang [Cheng Fu] insistait sur le fait de pratiquer la forme 6 à 8 fois d’affilée par jour.

Fu Zhong Wen

Afin de comprendre et développer les aptitudes martiales, Yang Cheng Fu insistait fort sur l’intensité de la pratique. Cela se retrouve dans de nombreux témoignages. Il insiste également sur le fait que pratiquer plusieurs fois la forme d’affilée apporte des bénéfices supérieurs à une pratique dispersée dans la journée. Pratiquer moins reste bénéfique pour la santé, mais insuffisant pour la dimension martiale. Ceci dit, je pense que c’est ok de chacun pratiquer selon ce qui lui semble raisonnable. Comme nous n’avons malheureusement pas tous des heures à consacrer à notre pratique, il est important de cibler ce que l’on veut retirer de notre pratique.

La durée idéale [de la forme longue] est de 20 minutes exactement. Et vous ne pouvez pas la faire avec certains mouvements rapides et d’autres mouvements lents. Il doit s’agir d’un mouvement continu.

Fu Zhong Wen

Parfois nous pouvons être tenté dans notre pratique de vouloir « insister » sur certains mouvements, par exemple les coups de poings, ou certaines frappes. Cela paraît plus « martial ». Mais en réalité, c’est perdre de vue que la forme est une pratique qui sert à conditionner le corps. Rompre le rythme continu de la forme avec des accélérations est contraire aux principes. Bien entendu, il existe des formes où il faut pratiquer vite (le sabre, la forme rapide…) mais elles sont conçues pour cela. Lorsque l’on pratique la forme longue, le rythme doit être constant. Il est également inutile de pratiquer la forme plus lentement (par exemple, en 40 minutes) car un mouvement trop lent « brise » le flux.

Le tai chi chuan est different des autres exercises […] Tous les muscles, petits et grands, travaillent quand les mouvements sont faits lentement. Lorsque les mouvements sont rapides, seulement quelques muscles travaillent.

Fu Zhong Wen

Souvent on se demande pourquoi le tai chi se pratique lentement. Ceci est une des raisons clés : pour conditionner le corps, il faut travailler lentement. C’est aussi nécessaire pour atteindre un degré de précision suffisant. Bien souvent, les mouvements executés rapidement perdent en qualité.

Beaucoup de personnes font du tai chi mais ils n’ont pas de jing [l’énergie interne]. Mais le jing vient du Tai Chi.

James Fu Qing, le petit fils de Fu Zhong Wen

L’énergie interne est un sujet complexe. Mais je suis d’accord sur le principe que pour beaucoup, la pratique du tai chi est souvent associée au fait d’avoir un mouvement souple, fluide, relâché. Mais souvent, la puissance est absente. Et comme il s’agit d’un art martial, c’est un problème ! James Fu insiste sur le fait que c’est une pratique régulière et intense (8 à 10 fois par jour) de la forme qui apporte le jing. De mon expérience, j’ai l’impression que la forme seule apporte lentement le jing, d’où le besoin de la pratiquer autant. Il existe d’autres façon plus directe de la travailler, même si le travail de la forme reste la façon essentielle de travailler l’énergie interne.

Yang Lu Chan a créé le style, mais Yang Cheng Fu l’a organisé d’une façon uniforme. Mon grand père disait qu’avant que les communistes dirigent le pays, personne n’entendait parler du style Chen.

JAMES FU QING

Il y a souvent un grand débat sur l’origine du style, leur évolution, j’en parle d’ailleurs dans mon article sur l’histoire du Tai Chi Chuan. Est-ce que Yang Cheng Fu a « simplifié » le style Yang. Est-ce que le style Chen est le tai chi « original ». La plupart des styles de tai chi (sun, wu, …) sont dérivés du style Yang. Quant au style Chen, je vous laisse juger par vous-même. Mon opinion, qui vaut ce qu’elle vaut, est que bien entendu, ces pratiques ont des influences similaires, mais la façon dont les principes sont manifestés est très différente en style Yang (et dérivés) qu’en style Chen. D’où l’idée qu’il serait sans doute préférable de parler de « Boxe » Chen.

Pour pratiquer le fa jing [l’expression de la force], une personne peut prendre des mouvements individuels de la forme pour pratiquer la force explosive.

JAMES FU QING

Ceci rejoint le point dont je parlais plus haut. La forme doit être exécutée de manière continue. Si l’on souhaite pratiquer des aspects martiaux, cela se fait dans des exercices individuels en dehors de la forme. La pratique du bâton est très utile afin de développer cette force.

Durant la pratique vous ne devez pas penser à votre dantian, la zone en dessous du nombril. Si vous y pensez, vous ne l’atteindrez jamais. Vous devez contrôler votre équilibre. C’est très important pour faire les mouvements.

JAMES FU QING

Très souvent j’entends des personnes parler du « dantian » et de tout ce qu’il est censé faire. Il est plus important de se concentrer sur les principes, son équilibre, son alignement, que sur les zones qui sont favorisées par ces principes. C’est grâce à cela que la pratique s’améliore.

Lorsque les personnes font les mouvements, il leur arrive souvent de se soulever durant les transitions […] Le corps ne doit jamais monter entre des mouvements.

FU ZHONG WEN

Ceci est une erreur classique lié à un mouvement contrôle des mouvements des jambes et du centre. La transition du poids du corps d’une jambe à l’autre doit se faire sans monter ou descendre dans la jambe d’appuis.

Il est impossible d’apprendre un principe en peu de temps ; par contre, il faut connaître la bonne méthode d’entraînement.

FU ZHONG WEN

Cet aspect est vraiment clé et devrait être plus souvent souligné. Lorsque l’on vous enseigne un principe, il semble facile. Mais au fil du temps, celui ci prend son sens et on découvre chaque fois que l’on pratique un sens plus profond. Souvent, on pense connaître, mais en réalité, on est encore loin du compte. « Si tu croises le bouddha sur ta route, tue-le! ». Cette citation nous invite à ne pas penser que nous avons trouvé la réponse afin de rester curieux, ouvert. Par contre, il est important de connaître les bonnes méthodes d’entraînement afin de pouvoir, justement, approfondir notre pratique.

Pour terminer cet article, je vous repropose de regarder cette vidéo de Fu Zhong Wen. Peut-être à la lecture de cette interview vous la regardez d’un oeil neuf 😉 Bonne pratique !

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