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Histoire du Tai Chi Chuan

L’histoire du Tai Chi Chuan reste largement méconnue. Au sein de chaque école, il y a une grande part de tradition orale. Il est pourtant important de comprendre comment cette pratique s’est formée et transmise au fil des ans pour mieux comprendre comment est pratiqué cet art dans l’école où vous vous inscrivez.

Je ne vais pas essayer d’être exhaustif dans cet article (cela me demanderait d’écrire presque un bouquin 🙂 ), mais je vais essayer de faire ressortir ce qui me semblent être des faits marquants. Pour les généralités, je vous invite à lire simplement les articles sur Wikipedia en Français mais surtout en Anglais, qui est nettement mieux fourni.

Les origines du Tai Chi Chuan

Commençons tout d’abord par être très clair : le Tai Chi Chuan ne vient pas de Zhang Sanfeng, un moine qui aurait observé le combat d’une grue et d’un serpent et aurait, paf, comme ça, inventé le Tai Chi. L’histoire, si elle a le mérite d’être poétique, n’a aucun fondement : qui serait en mesure en observant deux animaux de créer tout un système de combat?

C’est en réalité Yang Luchan au XIXe siècle qui va réellement populariser cet art. Disposant déjà d’un grand bagage de boxeur, il améliore sa technique au village de Chenjiagou où il rencontre Chen Changxing. L’histoire de cet apprentissage reste mystérieuse.

Certaines anecdotes mentionnent que Yang aurait travaillé comme servant et « espionné » la boxe de la famille Chen mais cela n’a pas beaucoup de sens : déjà en s’entraînant avec un maître volontaire la progression est difficile. Et la vie de servant ne laisse pas beaucoup de place pour s’entraîner.

En réalité, il semblerait que ce soit Chen Changxing (un membre de la famille Chen) qui aurait entraîné Yang Lu Chan. Nous disposons de peu d’informations sur ce personnage ou des formes qu’il pratiquait. Son travail, semble-t-il, différait de ce que l’on retrouve habituellement dans la boxe Chen. En tout cas, Yang Lu Chan va s’entraîner avec lui et synthétiser une nouvelle boxe, qui deviendra ce que l’on appelle aujourd’hui le Tai Chi Chuan de style Yang. La page wikipedia en anglais sur Yang Luchan parle bien de tout cela.

Yang ira par la suite à Beijing (Pékin) pour enseigner à la cour impériale. La qualité de son art martial lui vaudra le surnom « l’Invincible », car il aura relevé tous les défis sans une seule défaite. C’est un lettré, trouvant son art tellement représentatif du Yin-Yang, qui aurait décrit la pratique de Yang Luchan comme étant le « Tai Chi Chuan » : la boxe (Chuan/Quan) du Tai Chi (le symbole du Yin-Yang).

Car oui, grand scoop et on ne le mentionnera jamais assez : avant cela, pas de Tai Chi Chuan. C’est ce que nous dit Wikipedia en anglais (mais j’avoue, ce n’est pas une source de vérité très fiable) mais c’est aussi ce que j’ai lu dans le livre de Kenji Tokitsu sur le Tai Chi Chuan (Taï Chi Chuan, Origines et puissance d’un art martial, p.33 ). Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y avait « rien » avant, évidemment. Le Tai Chi Chuan ne sort pas de nulle part et emprunte à de nombreux autres arts et plus spécifiquement à la boxe de la famille Chen (et surtout à la pratique de Chen Changxing) et à des pratiques corporelles taoïstes. C’est aussi pour cette raison que certaines personnes considèrent qu’en réalité le Tai Chi Chuan de style Chen n’est pas « vraiment » du Tai Chi Chuan, bien qu’il partage des points communs évidents avec le style Yang (mais avec aussi de grandes différences!)… je vous laisse juger par vous-même 🙂

Profitons en pour tuer un autre mythe : Yang Luchan n’a pas « simplifié » le style Chen pour le rendre plus accessible à la cour impériale. Les personnes a qui Yang Luchan enseignaient étaient entre autres de militaires accomplis, parfaitement capables d’apprendre n’importe quel type de boxe. Prétendre que le style Yang est une version simplifiée du style Chen n’est donc pas très probant. Il est sans doute plus réaliste de penser que Yang Luchan a délibérément changé les mouvements pour les rendre plus cohérents avec ce qu’il considérait essentiel à sa pratique, même si nous n’avons que peu de traces de ce style Yang des origines.

La transmission au sein de la famille Yang

Yang Luchan va transmettre son art à ses fils. Même s’il enseigne aussi son art à des personnes extérieures (c’est de là notamment que vient le style Wu, qui partage de nombreuses similarités avec le style Yang), il y a fort à parier que comme son art était son gagne-pain, il avait tout intérêt à favoriser sa famille pour s’assurer que ce soit elle qui serait la vraie « héritière » de son talent.

Procéder ainsi lui permet d’assurer à ses fils un métier et la réussite. C’est pourquoi, à mes yeux, il est fondamental de bien regarder la lignée d’une école pour comprendre « l’authenticité » de sa pratique. Je mets des guillemets car cela ne veut pas dire que ce qui sort de la famille Yang (par exemple, le style Wu ou Sun) n’est pas intéressant : chaque maître, chaque style apporte sa propre compréhension. Mais il faut être bien conscient que si l’on cherche à retrouver l’esprit du style Yang des origines, c’est dans la transmission directe et intégrale du style au sein de la famille qu’il faut chercher, même si ce n’est pas une garantie absolue.

La transmission se fait de père en fils. Il y a aussi parfois des disciples, qui sont alors comme des membres de la famille. Néanmoins, c’est souvent la famille directe qui est le plus favorisée et le mieux exposé, en particulier le fils ainé qui est alors considéré comme le gardien du savoir.

Ce système de transmission a ses limites. Un grand pratiquant peut se révéler médiocre à transmettre son art. Un fils peut être réticent, ou naturellement peu doué, à l’apprentissage des arts martiaux. Les décès prématurés peuvent également venir semer le trouble dans l’enseignement de l’art, comme avec le décès de Yang Chen Fu à 53 ans (1936), laissant derrière lui son fils ainé Yang Shou Zhong responsable de l’école Yang à 26 ans seulement. Tout ceci pour dire que les personnes qui ont reçu un enseignement complet et de qualité ne sont pas très nombreuses. Le manque de repères (en tai chi traditionnnel, il n’y a pas de duan ou de grades) ne permet pas non plus de facilement évaluer le niveau d’un pratiquant, ajoutant encore souvent à la confusion.

Le Tai Chi aujourd’hui

Il y a de nos jours de nombreuses écoles de Tai Chi. Certaines se revendiquent d’une lignée. Il est alors intéressant de voir ce qui a pu être transmis, quelle part est authentique, quelle part est (re)construite. Beaucoup de personnes qui n’ont pas reçu une transmission intégrale vont compléter leur apprentissage auprès d’autres maîtres, voire puiser au sein d’autres styles (karaté, aikido….). Parfois, même en ayant reçu l’enseignement complet, la durée de pratique auprès du maître reste faible, ce qui ne permet pas nécessairement d’assimiler tous les détails.

D’autres écoles sont modernes et pratiquent des formes recréés ces dernières années. C’est le Tai Chi moderne, avec ses formes standardisées pour la compétition (un peu comme de l’athlétisme finalement). C’est de la que vient la forme la plus pratiquée de Tai Chi en Chine, la forme de Pékin : 24 mouvements inspirés du style Yang. Il faut noter que même si ce Tai Chi porte parfois le nom de « Yang », il n’a pas grand chose à voir avec le style Yang « familial » : il a été reconstruit entièrement au sein des universités d’éducation physique chinoises. Attention, cela n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Ces formes présentent une grande cohérence et un standard de qualité : les mouvements sont bien pensés pour une pratique harmonieuse.

Nous devons la plupart du Tai Chi pratiqué hors de Chine à Yang Cheng Fu, qui avec ses disciples a exporté le Tai Chi hors de Chine, notamment grâce à Cheng Man Ching qui est très connu aux Etats-Unis (et par la suite en Europe). Les disciples de Yang Shou Zhong vont aussi aider à propager le Tai Chi hors de Chine, avec Chu Gin Soon aux Etats-Unis et Chu King Hung en Europe.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas nécessairement en Chine que l’on retrouve la transmission du style Yang la plus authentique. En effet, Yang Shou Zhong, qui est celui dans la famille Yang qui a pu le plus apprendre de son père avant sa mort, a dû fuir à Hong Kong à cause de la guerre civile et des menaces qui pesaient sur lui (les arts martiaux traditionnels, pratiqués par une famille qui doit sa renommé grâce à la cour impériale… pas génial quand les communistes arrivent au pouvoir). Il ne va d’ailleurs plus enseigner aux chinois communistes. Il n’a pas de fils, mais des disciples et trois filles (dont une, Yang Ma Lee est relativement connue ici en Occident).

Enfin, cet article ne serait pas complet sans mentionner les représentants actuels de la famille Yang, c’est à dire Yang Zhenduo, le frère de Yang Shou Zhong (et 3ème fils de Yang Cheng Fu). Comme nous l’avons vu, c’est normalement le fils ainé qui est le représentant officiel et gardien du savoir. A la mort de Yang Cheng Fu, Yang Zhenduo est encore jeune (10 ans). Il va continuer son apprentissage au sein de la famille, mais à ma connaissance, il n’aura jamais l’occasion d’avoir un entraînement similaire à ce que Yang Shou Zhong a suivi. Néanmoins, c’est bien lui l’homme de la famille Yang a être encore en vie, bien que ce serait plus juste que ce soit à la fille de Yang Shou Zhong de représenter la famille Yang. A vous de voir…

Voilà qui conclu ce long et à la fois trop bref article. Il y a beaucoup à dire, peut-être que dans un futur article je parlerai de points plus particuliers de l’histoire du Tai Chi Chuan! En attendant, restez curieux, soyez critiques… il y a beaucoup d’informations qui circulent, chaque école a sa part de tradition orale… j’ai déjà entendu pas mal de versions différentes, mais ce que je vous livre ici représente en tout cas ce que j’estime être important pour avoir un regard critique. Bonne pratique!

2 réponses sur « Histoire du Tai Chi Chuan »

[…] L’histoire du tai chi regorge d’anecdotes en tout genre : comment un manuel de tai chi aurait été retrouvé dans une boutique de sel, comment un moine aurait inventé un art martial en observant une grue et un serpent, comment yang lu chan avec sa force prodigieuse aurait repoussé des brigands qui l’attaquent dans le dos… et inversement, il y a l’histoire des transmissions secrètes, des disciples qui auraient observés en cachette, des maîtres renommés mais en réalité incompétents, des maîtres inconnus au pouvoir fabuleux… […]

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